L’accès au crédit pour les femmes rurales productrices du Honduras : un chemin parsemé d’embûches

 

Article de Annick-Flore Gnonssie
Conseillère en égalité entre les femmes et les hommes, Honduras

Les réflexions qui suivent tentent d’expliquer les obstacles rencontrés par les femmes rurales productrices du Honduras en lien avec l’accès aux ressources financières pour la production agricole. Cet article vise à sensibiliser les habitants et habitantes du Canada, plus particulièrement les lecteurs et lectrices du site web de SUCO face à cette question.

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Atelier de réalisation du diagnostic participatif institutionnel d’égalité et d’équité entre les femmes et les hommes de ADROH, octobre-novembre 2014

Au Honduras, les femmes représentent 51,5 % de la population totale du pays. 53,5 % de la population vivant en milieu urbain sont des femmes, alors qu’elles représentent 49,8 % de la population rurale.[1] Selon des données de la Banque mondiale (2014), 66 % des Honduriens et Honduriennes vivent en situation de pauvreté et 45,3 % en situation d’extrême pauvreté (Banque centraméricaine d’intégration économique). La pauvreté est plus présente en zone rurale qu’en zone urbaine. Les femmes rurales sont plus touchées par la pauvreté que les hommes. L’Institut national de la statistique (INE) a enregistré, au niveau national, une hausse du nombre de foyers pauvres ayant une femme comme chef de famille passant de 25 % en 2001 à 32 % en 2010.[2]

Selon l’Organisation des Nations Unies, 23 % de la population hondurienne est sous-alimentée.[3] La Banque mondiale (2014) estime que dans les zones rurales du pays, 65 % des enfants vivent en situation de pauvreté. Cela révèle un grave problème de sécurité alimentaire ainsi qu’une grande vulnérabilité des familles paysannes, bien que la zone rurale du pays ait le plus grand potentiel de développement (ressources forestières, sols à vocation agricole, etc.). Comment est-il alors possible de justifier les indices élevés de pauvreté au sein des familles rurales, et plus particulièrement celles dont les femmes sont chefs de famille?

Cette triste réalité est le résultat de plusieurs causes. La première que nous pouvons mentionner est la faible intensité des activités productives agricoles, puisque les politiques agricoles publiques du gouvernement hondurien financent majoritairement l’agro-industrie (café, banane, huile de palme, etc.) laissant de côté la petite production rurale. En effet, l’agriculture à petite échelle reçoit peu d’attention de la part de l’État comparativement à l’agro-industrie. Il est légitime de remettre en question cette stratégie étatique quand les statistiques démontrent le rôle primordial que joue l’agriculture à petite échelle dans le pays. De fait, 76 % de la production agricole du territoire national est cultivée dans des parcelles de moins de cinq manzanas (une manzana équivaut à 0,75 hectare), qui produisent 40 % plus que les moyennes et grandes entreprises agropastorales. Les récoltes des petits producteurs et petites productrices représentent 70 % de tous les aliments que consomment les Honduriens et Honduriennes. L’agriculture est le secteur qui contribue le plus à la création d’emplois.[4] Malgré cela, l’État continue de réduire son financement pour l’agriculture de petite échelle, passant de 11,1 %[5] en 1990 à 5,75 %[6] en 2010.

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Atelier de réalisation du diagnostic participatif institutionnel d’égalité et d’équité entre les femmes et les hommes de ADROH, octobre-novembre 2014

La deuxième cause est la discrimination de genre : les indices de pauvreté des femmes rurales productrices sont plus élevés que ceux des hommes ruraux producteurs. Cette situation de précarité dans laquelle se trouvent nombre de femmes rurales productrices a un impact sur l’accessibilité aux ressources financières dont elles ont besoin pour leurs activités économiques.

Les femmes rurales productrices du Honduras cultivent des pommes de terre, des haricots, des poivrons, d’autres légumes, des fruits, des plantes médicinales, etc. Elles se lèvent au chant du coq et se couchent au milieu de la nuit. Les femmes travaillent leurs parcelles en y mettant du cœur et du dévouement, espérant obtenir de leur travail une bonne récolte qui leur permettra de nourrir leur famille et de vendre les excédents afin de couvrir les autres besoins de base (éducation, santé) des membres de leur foyer. Malgré les efforts des femmes rurales et leur apport au développement économique de la communauté et du pays, leur travail productif est encore peu reconnu et peu valorisé.

En effet, elles se trouvent en situation de désavantage par rapport aux hommes ruraux producteurs en ce qui a trait à l’accès aux ressources productives comme le crédit et la terre. Pour les femmes rurales, obtenir un petit prêt financier de la part des institutions financières traditionnelles ou de la banque agricole de l’État (BANADESA) est pratiquement un miracle, alors que c’est un droit humain. De plus, il existe des iniquités dans les montants octroyés aux femmes ; de fait, quand les femmes réussissent à obtenir un prêt, les montants octroyés sont habituellement plus bas que ceux obtenus par les hommes. Souvent, le micro-crédit par l’intermédiaire des coopératives et des caisses rurales est l’unique porte de sortie pour ces femmes. Cependant, on peut affirmer que ces mécanismes financiers ne permettent pas aux femmes de sortir de la pauvreté en raison des minimes montants prêtés et des taux d’intérêts élevés, au-dessus du taux bancaire national.

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Atelier de réalisation du diagnostic participatif institutionnel d’égalité et d’équité entre les femmes et les hommes de ADROH, octobre-novembre 2014

Il est légitime de remettre en question cette situation lorsqu’il est clairement indiqué dans le II plan de Igualdad y Equidad de Género de Honduras (plan II d’égalité et d’équité entre les sexes du Honduras) qu’il n’existe aucune disposition formelle qui discrimine ou limite explicitement l’accès des femmes aux services financiers, qu’il existe une politique pour l’équité entre les sexes dans le secteur de l’agriculture hondurienne dans laquelle sont établis des objectifs stratégiques destinés à aider les femmes.[7] Cependant, entre la théorie et la réalité, il existe un gouffre plus grand et plus profond que le Rio Grande qui sépare le Mexique et les États-Unis d’Amérique. Il existe encore de multiples barrières légales, institutionnelles, sociales et culturelles qui empêchent les femmes rurales productrices d’accéder au financement. Parmi celles-ci, nous pouvons mentionner les taux d’intérêts élevés, les exigences de garanties (titres de propriété de la terre), l’absence de fonds d’investissement, les démarches compliquées et bureaucratiques, les coûts élevés de transfert, la perception élevée du risque, les exigences et les procédures inéquitables et rigides, la faible productivité et rentabilité des productrices, la désorganisation du marché, la faible qualité des produits et l’absence de couverture de l’assurance agricole.[8]

Dans l’étude sur la femme rurale du Honduras réalisée en 2004 pour l’Institut national de la femme (INAM), les femmes rurales productrices ont identifié différents freins concernant leur accès au crédit : leur bas niveau de production et de commercialisation, le manque de technologies agricoles novatrices, le manque de formation technique et d’infrastructures d’appui à la production. À cela il est important d’ajouter la faible visibilité dans les statistiques nationales du rôle productif des femmes dans le milieu rural, ce qui est un obstacle dans l’accès au financement et les tient en marge des programmes et des projets de développement agricole. La discrimination à l’égard des femmes s’explique par un système machiste historiquement institutionnalisé qui continue de faire de l’homme le pilier du développement économique local et national, écartant l’idée des femmes comme actrices clés du développement économique, social, politique et culturel.

Il faut que l’État du Honduras prenne des mesures effectives pour éliminer les barrières, les restrictions et les obstacles que rencontrent les femmes rurales productrices pour accéder aux ressources économiques et productives, et actualise vraiment les lois et les politiques en faveur de l’équité et de l’égalité entre les femmes et les hommes. Aujourd’hui, il est impossible d’imaginer une croissance accélérée et un développement équitable sans tenir compte de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes.[9] Les femmes rurales sont indispensables au développement économique, social, politique et culturel de la société hondurienne. De fait, garantir l’accès des femmes, selon les principes d’égalité entre les sexes, aux ressources économiques, incluant la terre, le crédit, la science et la technologie, la formation, l’information, les communications, est essentiel pour briser le cycle de la pauvreté afin que ces femmes puissent vraiment partager les bénéfices du développement et profiter du produit de leur travail.[10] Comme le reflètent les recherches des Nations Unies sur le développement humain, l’accès des femmes aux ressources économiques et financières provoque un effet multiplicateur en ce qui a trait à l’élimination de la pauvreté, au bien-être des enfants et à la croissance économique (Nations Unies, 2009).

« Si, dans le développement d’un pays, on oublie d’impliquer les femmes, c’est comme si on voulait faire voler un oiseau avec une seule aile » (réflexion de Adriaan van Dis, auteur, journaliste et présentateur hollandais qui illustre l’importance du rôle des femmes dans le développement des pays). Et parions que l’oiseau ne se rendrait pas loin !

[1] Données de la Banque centraméricaine d’intégration économique

[2] Oxfam, campagne « Obtenons la justice pour les femmes rurales » (Cosechemos justicia para las mujeres del campo), situation des femmes rurales pauvres au Honduras et leur accès à la terre et au crédit, p. 10

[3]PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2007-2008, tableau 7, Eau, assainissement et état nutritionnel, p. 253

[4] Oxfam, projet d’appui à la sécurité alimentaire dans les bassins des fleuves Nacaome et Goascorán au sud du Honduras (Apoyo a la Seguridad Alimentaria en las Cuencas de los Ríos Nacaome y Goascorán en el Sur de Honduras) (PRASA), plan de mise en œuvre, juillet 2010, p. 6

[5] Idem

[6] Idem

[7] INAM, II plan de Igualdad y Equidad de Género de Honduras, p. 115

[8] Idem

[9] INAM, Rapport de recherche sur la femme rurale hondurienne, p. 34

[10] Idem, p. 29