L’alimentation, un enjeu de taille au Honduras

 
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Alba Leticia Ochoa, directrice exécutive de la Red Comal

Dans le cadre de la Journée mondiale de l’alimentation, Annick-Flore Gnossie, conseillère en équité de genre et renforcement organisationnel au Honduras, a réalisé une entrevue avec Madame Alba Leticia Ochoa, directrice exécutive de la Red Comal, partenaire de SUCO.

Alba Leticia Ochoa est la directrice de l’organisation d’économie solidaire Red Comal, partenaire de SUCO au Honduras. Ingénieure agronome de formation, madame Ochoa possède une longue et solide expérience dans la lutte sociale pour la défense des droits humains, en particulier du droit à l’accès à la terre pour les groupes de paysans et de paysannes et le respect du droit à la sécurité alimentaire. Elle œuvre depuis janvier 2015 à la RED Comal, une organisation qui regroupe plusieurs entreprises sociales de producteurs et de productrices provenant de 7 régions rurales du Honduras.

La RED Comal, partenaire de SUCO depuis quelques années, a pour mission de développer des processus de formation, de production, de transformation et de commercialisation pour les producteurs, qui répondent aux principes de l’économie solidaire afin d’assurer une vie décente pour toutes les familles qui sont affiliées à l’organisation. Production agro écologique d’aliments pour la consommation, commercialisation et accès aux aliments sains, commerce et consommation juste et responsable, plaidoyer pour la défense du droit humain à l’alimentation et l’adoption de politiques publiques pour l’éradication de la faim sont autant d’enjeux sur lesquels la RED Comal intervient.

David contre Goliath

Selon Madame Ochoa, le droit à l’alimentation n’est pas respecté au Honduras. La priorité du gouvernement va à l’encontre des petits producteurs et productrices et tend à prioriser les monocultures au détriment de la production de riz, haricots, et autres maïs qui constituent pourtant l’alimentation de base de la population : « Ce qu’on observe dans le pays, c’est l’extension des exploitations de palmiers africains, de canne à sucre et de bananes. (…) Le développement de ces plantations de monocultures viole non seulement le droit humain à l’alimentation mais également les droits humains en général. » En effet, toujours selon Madame Ochoa, de nombreuses personnes qui défendaient le droit d’accès à la terre ont été séquestrées, menacées de représailles et même assassinées pour s’être s’opposées aux grands propriétaires de ces exploitations de monocultures. Cela a également a également eu comme conséquence l’accaparement illégal des terres des grands propriétaires terriens alors que ces dernières revenaient de droit aux populations paysannes, et cela, conformément à la réforme agraire. Madame Ochoa constate avec tristesse qu’un grand nombre de la population paysanne hondurienne ne possède même pas un lopin de terre à cultiver et par conséquent, ne peut assumer ses besoins de base en matière de nutrition.

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Un autre obstacle majeur constaté par Madame Ochoa est l’accès au financement : « lorsqu’ on regarde les différents rapports sur la répartition des financements offerts par les grandes instances financières de l’État comme BANADESA (Banque de développement agricole) et BANHPROVI (Banque hondurienne pour la production et le logement), on se rend compte que ce sont les grandes exploitations qui ont accès, dans la grande majorité des cas, à ces financements. Alors que les petits producteurs et productrices de maïs, haricots, riz se retrouvent à la queue du peloton. » Parce que selon elle, pour l’État hondurien, ces cultures ne sont pas rentables. Et la rentabilité est primordiale pour le gouvernement. Ce qui est incompréhensible quand une grande majorité de la population hondurienne dépend de ces aliments pour survivre. Paradoxalement, le gouvernement n’appuie pas la production des aliments de base alors qu’il importe ces mêmes aliments des États-Unis et des pays européens qui eux subventionnent fortement leurs productions. Dans cette situation, il est bien difficile pour les producteurs et productrices honduriennes d’entrer en compétition avec le maïs américain ou toute autre céréale importée. C’est un peu David contre Goliath. Autre élément à mentionner selon Madame Ochoa, et qui a eu un impact important dans la réduction du soutien de l’État à l’agriculture à petite échelle, sont les politiques d’ajustement structurels qui ont été mises en œuvre á la fin des années 80 et dans les années 90 dans toute l’Amérique latine. Concrètement, pour le Honduras, cela a amené une réduction des services et de l’appui offert par l’État dans le secteur agricole et une privatisation de ces mêmes services que les petits producteurs et productrices n’ont pas les moyens de se payer.

La féminisation de la pauvreté, une réalité palpable

Tous ces obstacles sont encore plus présents pour les femmes, souligne Madame Ochoa. « Historiquement, elles ont été discriminées dans tous les secteurs de la société. Dans le secteur agricole, elles ont évidemment été exclues de l’accès à la terre. Pendant longtemps, avant l’adoption de la loi sur la réforme agraire, seuls les hommes majeurs de 18 ans pouvaient bénéficier de la terre alors que dans le cas des femmes, cela était possible seulement si elles étaient mères-célibataires.» Il est très difficile pour les femmes d’obtenir un prêt financier pour soutenir leur production faute de garanties (titre de propriété, machines etc.). De plus, les femmes doivent assumer toutes les tâches familiales. Ce sont elles qui veillent au bien-être, à la santé et à l’alimentation de la famille. On estime à environ 30% le nombre de mères- célibataires qui doivent élever seules leurs enfants et par conséquent assumer tout le fardeau financier. Les femmes paysannes productrices ont un accès très limité aux formations techniques qui les aideraient pourtant á améliorer leur rendement agricole. Ainsi, toujours selon madame Ochoa, « la féminisation de la pauvreté est devenue une réalité palpable. Les femmes sont surreprésentées dans le secteur informel. Elles travaillent dans la récolte du café, dans les plantations de melon, dans les usines de crevettes, autant de secteurs d’activités qui offrent des conditions de travail très instables et qui sont surtout mal rémunérés.

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Dans ce contexte, Le grand défi de la Red Comal, selon Madama Ochoa, est de faire en sorte que toutes les femmes affiliées á l’organisation puissent subvenir à leurs besoins alimentaires : « Avec cette sécheresse qui affecte le pays, on travaille sur les banques de semences (bancos de semillas) et les banques de graines(bancos de granos) grâce auxquelles on pourra s’assurer que les familles disposent de réserves pour faire face à l’éventualité d’une future sécheresse. On travaille également sur le développement de projets de captage et de réserve d’eau de pluie pour les cultures, et aussi sur des projets de système d’irrigation. Tout cela dans le cadre d’une agriculture saine, libre de produits chimiques et de semences transgenres. Nous travaillons á la préservation des semences natives (criollas) pour que nos producteurs et productrices n’aient pas à acheter des graines génétiquement modifiées ou des semences á des couts élevés. »

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Madame Ochoa mentionne la très grande importance du partenariat entre son organisation et SUCO, notamment sur les thématiques du genre et de la commercialisation. « Ensemble, nous travaillons à atteindre une meilleure participation des femmes productrices affiliées à l’organisation dans les espaces de prise de décision. Ces femmes jouent un rôle primordial dans la sécurité alimentaire et dans la souveraineté alimentaire.» Le deuxième thème majeur est celui de la commercialisation, selon Madame Ochoa : « C’est le cœur de la Red Comal. Il est donc primordial de créer des canaux de commercialisation efficaces et efficients pour nos producteurs et productrices affiliées. Les gens nous disent qu’ils ne veulent pas de « sacs solidaires » (dons d’aliments offerts par le gouvernement aux familles les plus pauvres), ce qu’ils veulent ce sont des canaux de commercialisation pour vendre leurs produits. Nos affiliés et affiliées veulent vivre dans des conditions de vie digne et non comme des personnes mendiantes. »