Contrer l’exode rural en formant la relève agricole

 
De juin à août 2017, quatre jeunes Québécoises ont réalisé un stage Québec sans frontières à Huari, au Pérou, avec l’organisme local ALLPA, partenaire de SUCO.


Comme dans plusieurs autres pays du monde, l’exode rural est un phénomène qui affecte le Pérou et en particulier la région où nous effectuons notre stage, qui a lieu plus précisément dans la petite ville de Huari, ainsi que les zones rurales qui l’entourent
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Notre stage Québec sans frontières sur la promotion des aliments locaux et du travail des personnes agricultrices, réalisé en collaboration avec notre partenaire local Allpa, nous a amené à nous questionner sur les raisons qui poussent les jeunes à abandonner leur terre natale pour tenter leur chance ailleurs.

La dévitalisation des milieux ruraux

À la suite de nombreuses discussions avec des familles agricultrices, ainsi qu’avec des collègues d’Allpa, nous avons tout d’abord constaté que les raisons qui poussent la plupart des gens à migrer vers de plus grandes villes ressemblent énormément à celles invoquées au Québec et au Canada : les zones rurales se dévitalisent plus ou moins rapidement, car les jeunes aspirent à un futur qu’ils peinent à imaginer en campagne. Pour vous donner une idée de la situation, il ne reste qu’une trentaine de famille à Ampas, petite communauté voisine de Huari, alors qu’il y a trente ans, on en comptait trois cents. Les répercussions sont dramatiques puisque ce genre de phénomène implique que, dans des villes comme Huari qui ne possèdent pas leur propre université, les jeunes qui veulent poursuivre leurs études doivent déménager dans une autre ville, comme Huaraz ou Lima. Parmi ceux et celles qui partent pour les grandes villes, une poignée seulement revient dans leur petite ville natale pour y faire leur vie.

Un autre de nos questionnements portait sur les perceptions existantes du métier d’agriculteur. Bien évidemment, elles sont différentes d’une famille à l’autre, mais la différence est d’autant plus manifeste si l’on compare les familles qui vivent dans une zone rurale, comme Ampas, à celles qui vivent dans une zone plus urbanisée, comme Huari. Les familles de Huari avec lesquelles nous avons discuté ne vivent généralement pas de leur propre agriculture, et même si certaines d’entre elles possèdent une terre, il s’agit davantage d’une activité marginale que d’un réel métier. De plus, si quelques personnes considèrent que l’agriculture est un travail difficile, d’autres vont jusqu’à dire que ce n’est pas un « vrai » travail.

Des familles qui valorisent le travail de la terre

Certaines familles nous ont toutefois fait part d’opinions tout à fait différentes. Elles nous ont par exemple parlé de l’entraide et de la solidarité qui existent entre les familles d’agriculteurs et d’agricultrices. En effet, toute la communauté travaille une journée dans les champs de l’une des familles, puis dans ceux d’une autre famille le lendemain, et ainsi de suite. Cela témoigne d’un esprit de communauté très fort. De plus, une famille d’agriculteurs et d’agricultrices qui a vécu plusieurs années à Lima pour ensuite revenir à Ampas nous a confié que la qualité de vie était selon elle beaucoup moins bonne à Lima. Il y a beaucoup de bruit, le coût de vie y est élevé et les déplacements sont rendus difficiles par le trafic constant. Ces conditions ne peuvent être comparées au calme et à la tranquillité qui règnent à Ampas ou à Huari. Selon cette même famille, la délinquance a augmenté de manière importante depuis quelques années à Lima, ce qui en fait un environnement inadéquat pour établir une famille.

Des participants aux modules de formation d’Allpa sur la production maraîchère dans le cadre du projet FORMAGRO.


Former et outiller la relève : le travail de l’organisme Allpa

Un certain nombre de défis caractérisent la vie des agriculteurs et des agricultrices. L’amélioration des conditions de vie en zone rurale se trouve justement le cœur du travail d’Allpa, un organisme qui œuvre dans plusieurs régions rurales du Pérou pour en assurer le développement durable. Allpa offre un soutien aux producteurs et productrices dans le développement de leurs activités maraîchères, d’élevage ou de production laitière, et travaille conjointement avec ceux-ci pour leur permettre de consolider leurs connaissances et techniques. Les familles productrices y voient par conséquent une opportunité d’amélioration. En effet, des changements ont été constatés à la suite de la participation aux formations. Bon nombre d’agriculteurs et d’agricultrices ont modifié leurs méthodes de production maraîchère pour se tourner vers le biologique alors qu’ils utilisaient auparavant des méthodes de production conventionnelle, lesquelles faisaient par exemple appel à des pesticides chimiques dangereux. Allpa travaille aussi à la revalorisation du métier d’agriculteur et d’agricultrice et à la construction d’un meilleur avenir pour les jeunes vivant en zone rurale. En effet, les modules de formation dédiés aux jeunes de 18 à 35 ans permettent à la relève d’être plus motivée et mieux outillée pour travailler la terre. Notre mandat en tant que stagiaires était de collaborer avec Allpa afin de sensibiliser la population à l’utilisation de produits locaux et biologiques.

À la fin de notre stage, nous avons pris conscience de l’étendue de nos apprentissages et nous avons également pu observer qu’une intervention semblable serait extrêmement pertinente chez nous, au Québec.

Claudio Estrada, un facilitateur communautaire d’Allpa, donnant une formation participative sur le contrôle biologique des maladies.


Article rédigé par nos stagiaires QSF : Éliane Voisard, Anika Ste-Marie, Laurence Dupont et Elisabeth Bergeron

Accompagnatrice du groupe  : Anne-Sophie Côté

Informez-vous sur le programme Québec sans frontières du ministères des Relations internationales et de la Francophonie du Québec.


Sept semaines pour changer le monde

 

UNE ÉTOILE FILANTE VISIBLE DE L’ARTIBONITE

Quand Odette Isabel est venue prêter main-forte comme volontaire de SUCO à l’organisation haïtienne Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA), à sa Ferme-école de St-Michel-de-l’Attalaye, elle ne se doutait pas qu’elle allait laisser des traces aussi visibles de son passage éclair dans l’Artibonite.

En sept semaines à peine, cette bachelière en géographie-pédagogie a su tirer profit de ses compétences en commercialisation et en encadrement. Elle les a mises au service du projet phare de cette organisation féministe populaire à caractère revendicatif, visant la promotion et la défense des droits des femmes.

« Mon mandat en commercialisation a consisté à développer des modules de formation auprès de six agronomes sans spécialisation formelle en entrepreneuriat. Pour assurer l’attestation d’études délivrée par l’Institut national de formation professionnelle (INFP), il fallait que ces agronomes puissent dispenser un module sur la commercialisation à la Ferme-école. Une fois formés, ils ont pu à leur tour former une première cohorte de personnes diplômées (55 femmes, 6 hommes) à la fin juillet 2017. Les 2e et 3e cohortes sont elles-mêmes attendues cet automne, dont au moins un groupe à Saint-Michel de l’Attalaye, un autre à Lalomas ainsi qu’à Bas-de-Sault », a expliqué la dynamique volontaire.

Le projet de Ferme-école, prévu initialement pour deux ans, devrait bientôt produire des légumes et des fruits, à petite échelle, et générer du compost biologique dans une zone où les pluies sont parfois très rares. Le fait que l’entrée d’eau soit située à plusieurs mètres du lieu de production pose problème. « Il faudra le régler », constate Odette Isabel.

 

Une Ferme-école féministe

Traditionnellement, en milieu rural haïtien, tout ce qui touche aux cultures de rente, c’est-à-dire aux cultures vouées à la commercialisation, comme la canne à sucre ou le manioc, est réservé aux hommes. Ce sont des produits de la terre qu’on peut écouler facilement sur les marchés.

D’où l’importance, selon Odette Isabel, de donner des outils aux agricultrices pour qu’elles obtiennent des rendements leur permettant d’exporter leurs produits à l’extérieur de la zone locale où elles sont confinées. « Il faut, dit-elle, faire avancer les femmes dans leur autonomie financière. »

La Ferme-école est située dans une zone enclavée, loin de tout lieu d’irrigation et des centres de commerce où doit s’écouler la production, ce qui vient compliquer les travaux de production et de commercialisation.

Mais qu’a-t-on vraiment le temps d’accomplir en seulement deux mois comme volontaire chez SUCO? « Tout est dans la définition du mandat qui vous est confié et dans votre sens de l’initiative et de la débrouillardise », réplique Odette Isabel.

De plus, celle-ci a donné une formation sur la préparation des denrées à sécher, l’objectif étant de proposer une autre stratégie destinée à améliorer la sécurité alimentaire des ménages.

Plus d’un tour dans son sac de volontaire

Odette, qui avait auparavant réalisé deux mandats en Haïti et assimilé ainsi les rudiments du créole haïtien, s’est vite sentie en terrain connu avec cette langue parlée par la totalité des travailleurs paysans. Ce désir de s’intégrer totalement à son milieu de travail lui a d’ailleurs valu d’être fort appréciée par les élèves et les professeurs de la Ferme-école.

 

« Au départ, je devais m’en tenir à former des professeurs dans la transmission de connaissances techniques sous forme d’ateliers, en tentant de résoudre des problèmes concrets de commercialisation. Mais j’ai vite compris que mon mandat serait à la mesure de ce que j’étais disposée à y investir en matière de temps et d’expérience », explique la formatrice de SUCO.

Avant d’arriver en Haïti, Odette avait œuvré dans d’autres pays en développement, dont cinq ans dans l’extrême-nord camerounais (culture maraîchère des tomates) et au Sénégal (gestion des déchets et recyclage de bidons de plastique).

« Le succès d’un mandat dépend surtout de sa clarté, à laquelle il faut ajouter une bonne connaissance du milieu et le flair nécessaire pour saisir les occasions. Dans mon cas, j’ai simplement étendu mon mandat aux transformateurs de la Ferme-école, sans me limiter aux seuls professeurs à former », souligne Odette Isabel, la mine un peu triste à l’idée de quitter les occupants de la maison familiale où elle a habité pendant sa mission en Haïti.

Un projet de Ferme-école qui fait recette

Le projet de Ferme-école connaît un succès tel que lors de son inauguration, le 22 janvier 2017, bon nombre de dignitaires et de représentants communaux s’y sont donné rendez-vous, histoire de bien faire sentir leur appréciation de l’apport de la volontaire de SUCO dans la réussite du projet.
Devant l’originalité du projet de Ferme-école, une initiative d’ONU Femmes, SUCO a décidé de le proposer comme événement phare d’une activité-bénéfice baptisée « Au goût du monde, d’Haïti à votre assiette », qui doit avoir lieu cet automne, à Montréal. Les profits de l’événement serviront à pérenniser les activités de la ferme lorsqu’elle reviendra dans les mains de SOFA, après le départ prévu d’ONU Femmes.

Une moisson d’éloges

« Odette, qui est arrivée ici le 4 juillet 2017, s’est immédiatement intégrée à sa nouvelle communauté et à son milieu rural. J’ai d’abord été étonnée de la voir parler créole. Ensuite, je l’ai vue échanger avec notre agronome dans un sens de partage de connaissances, en particulier sur les modèles d’entrepreneuriat agricole. Odette nous a permis d’axer les activités de la Ferme-école sur des pratiques de commercialisation, non seulement avec les professeurs, comme prévu au départ, mais aussi avec les apprenantes et nos partenaires », témoigne Margaret Bien-Aimé, coordonnatrice de SOFA.

Quant à l’ingénieur agricole attitré à la Ferme-école, Giovanni Bien-Aimé, il estime que le travail de la volontaire de SUCO a été accompli avec dextérité. « Odette a même mis en œuvre des projets positifs à l’extérieur de son mandat. Et SUCO, qui l’a encouragée à aller plus loin, a ainsi donné un bon coup de pouce au projet de Ferme-école. »

À terme, ce projet devrait permettre à 240 femmes de suivre ce programme dans le cadre de 11 modules de formation répartis sur 48 jours de formation. Parmi les modules enseignés, soulignons les techniques de sécurité, le compostage, la préparation des semences, les techniques de multiplication des plantes et la gestion agricole.

Le mot de la « faim »

« Comme les activités de la Ferme-école vont s’étendre à d’autres villages, cela entraînera des retombées économiques ailleurs que dans la seule localité où se trouve l’établissement. Ce sera la version 2.0 améliorée du projet », prévoit Odette Isabel, qui retient une larme avant de dire au revoir à son petit monde de Saint-Michel de l’Attalaye.

Et dans un créole imagé où on détecte un brin de nostalgie et beaucoup d’amour, Odette Isabel improvise un dernier message: « Mèsi anpil à tout’ moun, tout’zami, tout’apprenantes. C’est bon bagay.»

Tel un météore qui aurait survolé ce territoire de cinq acres, situé à 400 mètres d’altitude dans l’Artibonite, Odette Isabel, une volontaire hors du commun, en très peu de temps, a su laisser sa marque sur l’une des zones agricoles les plus importantes du pays.

Par Roger Clavet, conseiller en communication en Haïti