Par Jean-François Jutras, collaborateur spécialisé en gestion de projets
Guatemala
Lorsqu’un programme de coopération internationale prend fin, une question demeure essentielle : qu’avons-nous réellement appris de cette expérience ?
À première vue, la réponse semble simple. Les organisations disposent généralement de nombreux documents, comme des rapports d’activités, des bilans financiers, des témoignages, des données de suivi ou des évaluations intermédiaires. Pourtant, lorsqu’il devient nécessaire de comprendre une intervention dans son ensemble, un défi apparaît rapidement. Les informations sont souvent dispersées entre plusieurs projets, partenaires, périodes d’intervention et systèmes de documentation.
Le problème n’est donc pas toujours l’absence de données. Il réside plutôt dans la difficulté de transformer une multitude de traces en une compréhension collective de ce qui a été réalisé, des changements observés et des leçons à retenir.
Cette question est au cœur d’une collaboration de recherche menée avec SUCO au Guatémala dans le cadre de mon doctorat en administration des affaires. Elle se penche sur de nouvelles façons de soutenir l’évaluation des programmes de développement une fois ceux-ci terminés.
La fin d’un programme ne devrait pas marquer la fin de l’apprentissage
Dans le domaine de la coopération internationale, l’évaluation est souvent associée à la reddition de comptes. Il faut démontrer ce qui a été accompli, vérifier l’utilisation des ressources et documenter les résultats obtenus.
Cette fonction demeure essentielle. Toutefois, l’évaluation joue également un rôle complémentaire : permettre aux organisations et à leurs partenaires de tirer des apprentissages de leurs expériences afin d’améliorer leurs interventions futures.
Cette dimension devient particulièrement importante dans un contexte où les programmes de développement sont de plus en plus complexes. Les changements sociaux ne résultent généralement pas d’une seule activité, mais d’une combinaison d’actions, de relations humaines, d’adaptations au contexte et de collaborations entre plusieurs acteurs.
Une intervention menée pendant plusieurs années dans une communauté peut ainsi évoluer considérablement entre sa conception initiale et sa réalisation. Les priorités peuvent changer, les partenaires peuvent ajuster leurs approches et de nouvelles occasions ou contraintes peuvent apparaître en cours de route.
Comprendre cette trajectoire est essentiel pour tirer des enseignements utiles.

Avant d’évaluer, il faut comprendre l’histoire du programme
Une difficulté fréquente des évaluations réalisées après la fin d’un programme est que les informations disponibles n’ont pas toujours été recueillies dans une perspective d’apprentissage à long terme.
Les équipes produisent d’abord des données nécessaires à la gestion quotidienne, au suivi des activités, à la production de rapports ou aux exigences des bailleurs de fonds. Plusieurs années plus tard, ces mêmes informations doivent pourtant permettre de comprendre une intervention dans toute sa complexité.
Cela nécessite une étape souvent oubliée : reconstruire l’histoire du programme.
Il faut alors relier les différentes composantes d’une intervention, notamment :
- les objectifs poursuivis;
- les projets réalisés;
- les activités menées;
- les partenaires impliqués;
- les changements observés;
- les facteurs ayant influencé les résultats.
L’objectif n’est pas simplement d’accumuler davantage d’informations. Il consiste plutôt à donner un sens aux connaissances déjà disponibles.
Une organisation ne doit pas seulement savoir quelles activités ont été réalisées. Elle doit aussi comprendre comment celles-ci se sont inscrites dans une démarche plus large de changement.

Reconnaître la richesse des différentes sources de connaissances
Une autre difficulté importante concerne la diversité des informations disponibles. Dans les programmes de coopération internationale, certaines connaissances proviennent de documents officiels, comme les rapports de projets, les données administratives ou les évaluations formelles. D’autres proviennent de sources plus informelles, mais souvent essentielles, comme les observations des équipes terrain, les témoignages des partenaires locaux ou l’expérience des personnes participantes.
L’enjeu est donc de reconnaître à la fois la valeur et les limites de chaque information disponible.
Cette approche permet d’éviter une conclusion trop rapide. L’absence de documentation complète ne signifie pas nécessairement l’absence de résultats ou d’apprentissage. Elle met plutôt en évidence l’importance de mieux préserver les connaissances produites tout au long du cycle d’un programme.
Vers une coopération internationale plus apprenante
La collaboration avec SUCO au Guatemala explore précisément cette question. Comment mieux organiser l’information issue de programmes terminés afin de soutenir une réflexion plus utile pour les décisions futures?
L’objectif n’est pas de remplacer l’expérience des personnes engagées sur le terrain par des outils techniques ou des indicateurs. Il est plutôt de créer de meilleures conditions pour que différentes formes de connaissances puissent dialoguer.
Les données peuvent contribuer à structurer une réflexion collective, mais elles ne remplacent ni le jugement professionnel, ni la compréhension du contexte local, ni l’expérience des partenaires.
Dans un monde où les organisations de coopération internationale doivent intervenir dans des environnements de plus en plus incertains, la capacité d’apprendre devient une ressource essentielle. Les programmes terminés ne devraient pas être considérés comme des projets appartenant uniquement au passé, mais comme des sources de connaissances permettant de mieux préparer l’avenir.
Renforcer cette capacité d’apprentissage contribue également aux objectifs de développement durable, notamment en matière de partenariats efficaces et de renforcement des capacités institutionnelles.
La question n’est donc peut-être plus seulement «Quels résultats avons-nous obtenus?»
Elle devient aussi «Comment pouvons-nous mieux comprendre notre expérience collective afin de prendre de meilleures décisions demain?»
C’est dans cette capacité à transformer l’expérience en apprentissage que réside une partie importante de l’avenir de la coopération et de la solidarité internationales.
Titre professionnel et institution d’affiliation :
Jean-François Jutras, candidat au doctorat en administration des affaires (DBA) en analytique d’affaires et de données, Swiss School of Business and Management (SSBM)
Courte biographie:
Jean-François Jutras est candidat au doctorat en administration des affaires à la Swiss School of Business and Management. Ses recherches portent sur l’évaluation ex-post, l’apprentissage organisationnel, la prise de décision fondée sur les données et le renforcement des capacités d’évaluation dans les organisations de coopération internationale.

Cet article a été réalisé grâce au financement du Canada accordé par l’entremise d’Affaires mondiales Canada pour le Programme de coopération volontaire.